"L'autre jour à la gare de Langon, y'avait une fille avec un type du même âge. à peu près. Elle riait et parlait beaucoup, lui, il souriait et soufflait sur ses mains à cause du froid. Quand le train est arrivé, il l'a aidé à monter son vélo, elle lui a fait la bise et a rajouté "à bientôt petit Jean". C'était marrant parce que le type faisait facilement une tête de plus qu'elle. Elle a voulu pendre son vélo aux crochets faits exprès mais en le retournant, elle a essuyé la roue arrière sur le pantalon d'un gendarme qui ne se serait pas bouger pour l'aider. Elle s'est excusée avec un sourire jusqu'aux oreilles en remarquant qu'en dehors de cette vilaine tache de boue, le reste du futal était nickel-chrome. Elle s'est assise en face d'une autre fille en lui demandant si ça ne la dérangeait pas. L'autre n'a pas répondu, elle avait un zinzin dans les oreilles. Elle a ouvert un livre et s'est aperçue qu'il n'y avait pas de lumière. Derrière, le contrôleur expliquait à une dame outrée qu'aucun wagon n'avait de lumière ni de chauffage et que cela expliquait la présence de policiers qui étaient sensés assurer la sécurité. Dans le noir? Sûrement... De toute façon, ça n'avait pas d'importance, il ne pouvait rien se passer dans cet omnibus. Elle a ouvert son bouquin en gardant ses mitaines et son écharpe, elle a lu un peu, jusque vers cinq heures et demi et puis après, il faisait trop nuit pour continuer.
Dehors, on distinguait les vignes qui défilaient sous un épais manteau de brume. La fille regardait par la fenêtre et la dame outrée continuait de ronchonner accompagnée d'une autre dame tout aussi langue de vipère.
Le train a fini par arriver en gare de Bordeaux. Quand les gens sortaient, ils ne ressentaient pas le froid leur fouetter le visage, c'était peut-être l'un des rares avantages d'un chauffage en panne. La fille a descendu avec mal son vélo et l'a trimballé jusqu'à la sortie de la gare. Le sac sur le porte bagage était mal fixé mais ça devrait tenir: elle en avait pour une demi-heure maxi. Elle a enfourché son antique deux roues et s'est mise à pédaler. ça actionnait la dynamo avec un petit bruit de crissement. Quel plaisir elle avait de retrouver la ville avec ses rues pavées et ses chauffards... jusqu'à ce qu'un blaireau entame une marche arrière dans une rue étroite sans la remarquer. Elle a donné un coup de guidon et s'est mollement cognée contre une voiture en stationnement avant de finir genoux au sol. Rien de cassé, juste un peu de gravier au bout des doigts, même le sac n'avait pas bougé du porte-bagage. Le gars en voiture a continué sa marche arrière sans se soucier de son état. Elle aurait eu un pavé sous la main, il serait allé s'écraser sur le pare-brise de ce connard. Un piéton l'a gentiment aidée à se relever, par chance il n'y avait pas que des brutes épaisses dans la jungle urbaine.
C'est seulement une fois arrivée chez elle que la fille a remarqué que son jeans était bousillé sur la jambe gauche, il avait servi à essuyer la roue de la voiture contre laquelle elle s'était cognée. Tant pis, elle n'avait pas de quoi se changer et des amis l'attendaient pour dîner. Elle a vidé un verre de flotte, a déposé son sac en bas de l'escalier et est de nouveau partie en vélo. ça montait pour aller vers la Médoquine. Un genre de faux plat. Elle est arrivée ruisselante chez ses amis mais en se disant que le retour serait plus facile."
vos bla-blas